Kalil Gebran: mon Liban 🇱🇧

En ce jour important pour les Libanaises et les Libanais je pense Ă  ce Pays merveilleux et contradictoire… beau Ă  couper le souffle et pourtant parfois difficile.

J’aime ce Pays et comme dit Kalil Gibran :

Si le Liban n’ Ă©tait pas mon pays,j’aurais choisi le Liban pour patrie.

Yalla Bonne chance les amis, et pensez au futur du Liban, la lumière du Moyen Orient.

Et voici, le plus beau message d’amour que Kalil Gibran a Ă©crit Ă  propos de son Pays:

VOUS AVEZ VOTRE LIBAN, J’AI LE MIEN

“Vous avez votre Liban avec son dilemme. J’ai mon Liban avec sa beautĂ©.

Vous avez votre Liban avec tous les conflits qui y sĂ©vissent. J’ai mon Liban avec les rĂŞves qui y vivent.

Vous avez votre Liban, acceptez-le. J’ai mon Liban et je n’accepte rien d’autre que l’abstrait absolu.

Votre Liban est un noeud politique que les annĂ©es tentent de dĂ©faire. Mon Liban est fait de collines qui s’Ă©lèvent avec prestance et magnificence vers le ciel azurĂ©.

Votre Liban est un problème international tiraillé par les ombres de la nuit. Mon Liban est fait de vallées silencieuses et mystérieuses dont les versants recueillent le son des carillons et le frisson des ruisseaux.

Votre Liban est un champ clos oĂą se dĂ©battent des hommes venus de l’Ouest et d’autres du Sud. Mon Liban est une prière ailĂ©e qui volette le matin, lorsque les bergers mènent leurs troupeaux au pâturage, et qui: s’envole le soir, quand les paysans reviennent de leurs champs et de leurs vignes.

Votre Liban est un gouvernement-pieuvre à nombreux tentacules. Mon Liban est un mont quiet et révéré, assis entre mers et plaines, tel un poète à mi-chernin entre Création et Eternité.

Votre Liban est une ruse qu’ourdit le renard lorsqu’il rencontre l’hyène et que celle-ci trame contre le loup. Mon Liban est fait de souvenirs qui me renvoient les fredons des nymphettes dans les nuits de pleine lune, et les chansons des fillettes entre l’aire de battage et le pressoir Ă  vin.

Votre Liban est un Ă©chiquier entre un chef religieux et un chef militaire. Mon Liban est un temple que je visite dans mon esprit, lorsque mon regard se lasse du visage de cette civilisation qui marche sur des roues.

Votre Liban est un homme qui paie tribut et un autre qui le perçoit. Mon Liban est un seul homme, la tĂŞte appuyĂ©e sur le bras, se prĂ©lassant Ă  l’ombre du Cèdre, oublieux de tout, hormis de Dieu et de la lumière du soleil.

Votre Liban vit de navires et de conunerce. Mon Liban est une pensĂ©e lointaine, un dĂ©sir ardent et une noble parole que susurre la terre Ă  l’oreille de l’univers.

Votre Liban est fait de commis, d’ouvriers et de directeurs. Mon Liban est la vaillance de la jeunesse, la force de l’âge et la sagesse du vieillard.

Votre Liban est fait de dĂ©lĂ©gations et de comitĂ©s. Mon Liban est fait de veillĂ©es d’hiver choyĂ©es par le feu de l’âtre, drapĂ©es par la majestĂ© des tempĂŞtes et brodĂ©es par la puretĂ© des neiges.

Votre Liban est un pays de communautés et de partis. Mon Liban est fait de garçons qui gravissent les rochers et courent avec les ruisseaux.

Votre Liban est un pays de discours et de disputes. Mon Liban est gazouillement de merles, frissonnement de chênes et de peupliers. Il est écho de flûtes dans les grottes et les cavernes.

Votre Liban n’est qu’une fourberie qui se masque d’Ă©rudition empruntĂ©e, une tartuferie qui se farde de maniĂ©risme et de simagrĂ©es. Mon Liban est une vĂ©ritĂ© simple et nue; comme elle se mire dans le bassin d’une fontaine, elle ne voit que son visage serein et Ă©panoui.

Votre Liban est fait de lois et de clauses sur du papier, de traitĂ©s et de pactes dans des registres. Mon Liban est un savoir innĂ©, mais inconscient, une science infuse dans les mystères de la vie, et un dĂ©sir Ă©veillĂ© qui effleure les pans de l’invisible, tout en croyant rĂŞver.

Votre Liban est un vieillard qui, se tenant la barbe et fronçant les sourcils, ne pense qu’Ă  lui-mĂŞme. Mon Liban est un jeune homme qui se dresse telle une forteresse, sourit Ă  l’instar d’une aurore et ressent autrui comme son ĂŞtre intime.

Votre Liban se dĂ©tache tantĂ´t de la Syrie, tantĂ´t s’y rattache; il ruse des deux cĂ´tĂ©s pour aboutir dans l’entredeux. Mon Liban ne se dĂ©tache ni ne se rattache, et ne connaĂ®t ni conquĂŞte ni dĂ©faite.

Vous avez votre Liban, j’ai le mien.

A vous votre Liban et ses enfants, Ă  moi mon Liban et ses enfants.

Et qui sont les enfants de votre Liban?

Dessillez donc vos yeux pour que je vous montre la réalité de ces enfants.

Ce sont ceux qui ont vu leur âme naître dans des hôpitaux occidentaux.

Ce sont ceux qui ont vu leur esprit se rĂ©veiller dans les bras d’un cupide qui feint la munificence.

Ce sont ces verges moelleuses qui fléchissent çà et là sans le vouloir, et qui tressaillent matin et soir sans le savoir.

Ils sont ce navire qui, sans voile ni gouvernail, tente d’affronter une mer en furie alors que son capitaine est l’indĂ©cision et son havre n’est autre qu’une caverne d’ogres. Et toute capitale europĂ©enne n’aurait-elle pas Ă©tĂ© une caverne d’ogres?

Ils sont forts et éloquents, entre eux. Mais ils sont impuissants et muets face aux Européens.

Ils sont libéraux, réformateurs et fougueux, dans leurs chaires et leurs journaux. Mais ils sont dociles et arriérés devant les Occidentaux.

Ce sont eux qui coassent comme des grenouilles en se vantant de s’ĂŞtre esquivĂ©s de leur antique et tyrannique ennemi alors que celui-ci demeure enfoui dans leur chair.

Ce sont ceux qui marchent dans un cortège funèbre en chantant et en dansant, et s’ils croisent une procession nuptiale, leur chant deviendra lamentation et leur danse, coulpe.

Ce sont ceux qui ignorent la famine sauf si elle ronge leurs poches. Et s’ils rencontrent celui dont l’esprit est affamĂ©, ils le railleront et l’Ă©viteront en le traitant d’une ombre errante dans le monde des ombres.

Ils sont ces esclaves dont les chaĂ®nes rouillĂ©es sont devenues brillantes avec le temps et ils croient qu’ĂĽs ont Ă©tĂ© rĂ©ellement affranchis.

VoilĂ  ce que sont les enfants de votre Liban!

Qui d’entre eux reprĂ©senterait la force des rocs du Liban, la noblesse de ses hauteurs, le cristal de ses eaux ou la fragrance;de son air ?

Lequel d’entre eux pourrait dire : ” Quand je mourrai, j’aurai laissĂ© ma patrie lĂ©gèrement mieux que ce queue Ă©tait Ă  ma naissance ? ”

Est-il un seul parmi eux qui oserait dire : ” Certes, ma vie Ă©tait une goutte de sang dans les veines du Liban, une larme dans ses prunelles, ou un sourire sur ses lèvres? ”

VoilĂ  ce que sont les enfants de votre Liban!

Combien grands sont-ils Ă  vos yeux, et infimes sous mes yeux.

Arrêtez-vous un instant et ouvrez grands les yeux pour que je vous dévoile la réalité des enfants de mon Liban.

Ils sont ces laboureurs qui transforment les terres arides en jardins et vergers.

Ils sont ces bergers qui mènent leurs troupeaux d’une vallĂ©e Ă  l’autre afin qu’ils s’engraissent et se multiplient en chair et en laine pour garnir votre couvert et couvrir votre corps.

Ils sont ces vignerons qui pressent le raisin pour en faire le vin et en tirer le raisiné.

Ils sont ces pères qui veillent sur les mûriers /et ces mères qui filent la soie.

Ils sont ces hommes qui récoltent le blé, et dont les épouses en ramassent les brassées
.
Ils sont ces potiers et ces tisserands, ces maçons et ces fondeurs de cloches.

Ils sont ces poètes qui versent leur âme dans de nouvelles coupes, ces poètes innés qui chantent des complaintes et des romances levantines.

Ce sont eux qui quittent le, Liban dĂ©munis, ils n’ont que de la fougue dans le coeur et de la force dans les bras. Et quand ils y reviennent, leurs mains sont inondĂ©es des richesses de la terre et leur front ceint de lauriers.

Ils sont vainqueurs oĂą qu’ils s’installent, et charmeurs oĂą qu’ils se trouvent.

Ce sont ceux qui naissent dans des chaumières et qui meurent dans les palais du savoir.

VoilĂ  les enfants de mon Liban.

Ils sont ces flambeaux qui défient le vent et ce sel qui désarme le temps.

Ce sont ceux qui avancent d’un pas ferme vers la vĂ©ritĂ©, la beautĂ© et la plĂ©nitude.

Que pourra-t-il bien rester de votre Liban et de ses enfants à la fin de ce siècle ?

Dites-moi, que léguerez-vous à cet avenir sinon des belliqueux, des fabulants et des ratés ?

Espérez-vous que le temps garde en mémoire les traces de vos louvoiements sournois, de vos duperies et de vos supercheries ?

Croyez-vous que l’Ă©ther engrange les ombres de la mort et les haleines fĂ©tides des tombes ?

Caressez-vous toujours cette illusion qui prétend que la vie couvre son corps nu de haillons?

je vous le dis, et la vĂ©ritĂ© m’est tĂ©moin.

Le moindre semis d’olivier que plante le villageois au pied du Mont-Liban survivra Ă  tous vos actes et vos exploits. Et le soc de la charrue tirĂ© par les boeufs sur les versants du Liban est plus noble et plus digne que vos rĂŞves et vos ambitions rĂ©unis.

je vous le dis, et la conscience de l’univers m’Ă©coute.

La chanson de la fillette, qui cueille des fleurs dans les vallées du Liban, vivra plus longtemps que les propos du plus puissant et du plus éminent verbeux parmi vous.

je vous le dis, vous ne valez rien. Et si vous le saviez, mon dĂ©goĂ»t pour vous se transformerait en pitiĂ© et tendresse. Mais vous n’en savez rien.

Vous avez votre Liban, j’ai le mien.

Vous avez votre Liban et ses enfants, alors contentez vous-en. Ah, si vous parvenez Ă  vous convaincre de cet amas de bulles vides,

Quant Ă  moi, je suis convaincu de mon Liban et de ses enfants, et dans ma conviction règnent fraĂ®cheur, silence et quiĂ©tude.”

Extrait de: Mon Liban, K. Gibran.